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Livres et cie

  • Que dire du livre : Quelque chose à te dire de Hanif Kureishi ?

    Le dernier roman d'Hanif Kureishi, qui paraît en France pour cette rentrée littéraire, semble condenser tous les thèmes qui ont fait le succès de ses oeuvres précédentes. Fresque magistrale, Quelque chose à te dire revient sur quarante ans de l'histoire de l'Angleterre, - loin du style de Jane Austein -à travers les destinées de quelques personnages hauts en couleur, dont le narrateur Jamal, psychanalyste torturé qui a bien des choses à nous apprendre...

    Quelque chose à te dire de Hanif Kureishi.jpg Avec Quelque chose à te dire, son dernier roman, Hanif Kureishi semble avance en terrain conquis : l'Angleterre multiraciale, les pratiques sexuelles déviantes, la lutte des classes et la quête d'identité. Pourquoi a-t-on (la critique anglo-saxonne notamment) tant reproché à l'écrivain de resservir les thèmes qui lui tiennent le plus à cœur ? Peut-être parce que, si le résultat est dense, il s'avère un peu moins convaincant que celui du premier ouvrage écrit dans cette veine, Le Bouddha de banlieue. Trop de personnages secondaires, de petites histoires enchevêtrés, trop de secrets, de névroses et de réminiscences, pour que l'on ne finisse pas par s'y perdre complètement. Cependant, la grande fresque est là, magistrale et colorée, et personne pour regretter de s'y être plongé.

    Né d'une mère anglaise et d'un père pakistanais, Jamal, la quarantaine, nous apprend qu'il est devenu psy après des études de philo (notez les similitudes avec l'auteur) : "Mon fonds de commerce, c'est les secrets". Fin spécialiste des non-dits, ce narrateur saura donc faire languir son lecteur, retarder l'aveu de l'essentiel, ne livrant son histoire que par petites touches successives, à la façon sans doute des patients qui s'allongent tous les jours sur son divan. "Tous les jours, je vis avec le souvenir d'un meurtre", confesse-t-il cependant dès les premières pages. Mais il faudra un retour sur sa jeunesse un peu canaille, plutôt rock'n'roll dans "le milieu des années 70" pour savoir de quoi il retourne vraiment. Un bond en arrière qui permet au roman de se déployer sur plus de trente ans d'histoire, des premiers concerts des Stones aux attentats qui ont frappé Londres en 2005.

    Dîtes-moi ce qui ne va pas chez vous (tous)

    Loin d'être le seul névrosé de l'histoire, Jamal est entouré de personnages accablés par ces maux très occidentaux qui ne disent pas leurs noms. Riche, gros, jeunes, vieux, mondains et marginaux, personne n'y échappe, chacun a ses petits secrets et ses grosses angoisses. Ainsi en est-il d'Henri, le meilleur ami, metteur en scène respecté ; de Myriam, la sœur, couverte de piercings et de tatouages, mère célibataire et déçue en amour. Ainsi en est-il aussi de Joséphine, l'ex-femme, aperçue un soir dans un club échangiste, ou de l'adorable Rafi, le fils, en pleine crise d'adolescence, si l'on en juge par la façon dont il s'adresse à son père : "Pourquoi tu ris, vieil obèse asthmatique ?"

    En psy attentionné, Jamal passe son temps à écouter les uns et à rassurer (à supporter) les autres, gardant toujours un étrange détachement sur ses propres inquiétudes. Mais les fantômes reviennent toujours. Un premier amour qui resurgit comme par enchantement, et le narrateur pourrait bien devenir fou à son tour. On relèvera également quelques allusions, destinées sans doute aux happy few, de personnages apparus dans les œuvres précédentes : Karim et Charlie du Bouddha de banlieue, ou Omar Jalil, le héros de My Beautiful Laundrette, désormais blairiste convaincu, qui a laissé tombé sa laverie pour faire carrière à la télévision. Une façon pour Kureishi de faire resurgir aussi son propre passé d'auteur, mais aussi de sceller son univers, ce Londres bariolé en pleine effervescence, où toutes les couleurs de peau et tous les milieux sociaux finissent par se parler, se toucher, que ce soit dans un club échangiste, un bar malfamé ou un petit restaurant indien.

    Pour éviter de se laisser éblouir, ou même fatiguer par ce foisonnement dont seul Kureishi est capable, c'est peut-être à la manière d'un feuilleton qu'il faut lire Quelque chose à te dire. Le roman semble bien être fait pour que le lecteur puisse prendre confortablement la place de Jamal dans le fauteuil du psy, bien disposé à s'entendre murmurer une foule d'histoires doucement folles, loufoques, terriblement humaines, et ainsi, comme le dit le narrateur, à "faire preuve d'amour".

    Hanif Kureishi, Quelque chose à te dire, Christian Bourgois, août 2008.

     

  • Chronique du livre : Sécheresse de J. G. Ballard

    Ballard, comme beaucoup d'autres écrivains d'anticipation a beaucoup travaillé, dans ses jeunes année surtout, sur l'écologie et le devenir apocalyptique de notre civilisation. On retiendra Sécheresse, roman de 1965, Terrifffiant avec 2 R et au moins 3 F. Ruffin en rêvait, mais c'est Ballard qui l'a fait 20 ans avant.

    Ecrivain prolixe, J.G. Ballard n'a jamais cessé d'écrire. Du tournant des années 60 et durant un peu plus d'une cinquantaine d'années, l'observateur dénombrera dans sa copieuse bibliographie, plus de neuf recueils de nouvelles aujourd'hui introuvables en français, en plus de nombreux romans. Souvent réunis sous formes thématiques (c'est le cas de Vermillon Sands, Cauchemar à quatre dimensions ou Les Chasseurs de Vénus) ou de façon plus ou moins aléatoire (Le livre d'or de J.G. Ballard).

    Une belle initiative qui permettra au lecteur "Ballardophile" de mettre en perspective ses œuvres de jeunesse avec La Foire aux atrocités, publié par l'éditeur dans sa version définitive il y a un peu plus de deux ans, mais aussi avec Sauvagerie, un court roman de la fin des années 80, dans lequel l'anglais exprime déjà ses obsessions pour le caractère ultra sécuritaire de nos sociétés dites "civilisées". Une réédition de courts récits, qui permet également d'entrevoir le processus de création d'un auteur pour qui "les nouvelles offrent une qualité d'instantané photographique, une capacité à se focaliser intensément sur un seul sujet, qui fournissent le moyen de tester les idées développées dans un roman", comme il le déclare dans sa préface.

    La cosmogonie Ballardienne

    Au sein de cette vaste cosmogonie thématique, des sujets reviennent de manière plus ou moins récurrente, à la manière d'un canevas d'inspiration existentiel qui infiltre progressivement les romans qui suivront. Ces grands thèmes s'abreuvent vraisemblablement à la source de l'existence peu banale de l'écrivain, enlevé très jeune à la vie civile avec ses parents et interné pendant la guerre en Chine par l'armée japonaise dans un camp de prisonniers (ce qu'il relate notamment dans Empire du Soleil). De retour en Grande Bretagne, l'auteur sera également pilote dans la RAF, et exercera des études de médecine ainsi que divers autres métiers.

    Cette existence lui inspirera certainement les réflexions personnelles qui lui feront toujours préférer l'intime, l'intérieur de la psyché humaine aux grands espaces généralement privilégiés par la science-fiction de l'âge d'or. Parmi les thématiques qui feront de Ballard un des piliers de la génération d'écrivains dite "new wave", on trouve justement la guerre, l'enfermement, l'exil, la vie en vase clos... Des thèmes parés par la suite des métaphores science-fictionnesques : projection dans l'avenir, voyage dans le temps, dans l'espace, dans la psyché humaine ou extra-terrestre, futur apocalyptique, etc.

    Sublime apocalypse

    Cet obsession de la fin du monde ou du moins de la civilisation humaine, est logique venant d'un auteur ayant connu les bouleversements sans précédent d'un des plus violents conflits mondiaux. C'est là la base même de la littérature de Ballard. Son fond de commerce, si l'on ose dire, depuis la fin des années 50. A ce titre, on saluera l'initiative de Denoël qui réédite la fameuse tétralogie apocalyptique de l'auteur britannique. Après Le monde englouti suivi de Sécheresse, c'est au tour de La Forêt de cristal d'avoir les honneurs d'une luxueuse réédition. Plus aboutie que les précédentes, cette fabuleuse description d'un monde en proie à une cristallisation aussi sublime que mortelle dans l'Afrique coloniale des années 60, se lit comme un brillant clin d'œil au mythique voyage Au cœur des ténèbres de Conrad. Ici aussi, l'occidental tout droit débarqué de sa civilisation bien ordonnée et emplie d'idée toutes faites sur ce qu'est la "réalité", se trouve en proie à un monde autre, empli de magie et obéissant à une autre logique, finalement beaucoup plus attirante, même si c'est au prix de sa santé, physique ou mentale, que celle qu'il vient de quitter.

    Ballard, ce moraliste

    Reste qu'on ne peut nier que ces textes ont quelquefois mal vieilli. Les récits de Ballard sont toujours empreints d'un maniérisme très vieille Europe, jusque dans ses récits censément les plus fantastique ou les plus futuristes. Ses protagonistes, immanquablement des médecins, des avocats, publicitaires ou artistes, quand ce ne sont pas carrément lord et nobliaux, affichent cette sûreté de soit jusqu'aux bouts des ongles, ce "sang froid britannique" tant vanté, jusque dans les situations les plus perturbantes. Le lecteur avide devra donc se frotter à une affectation, un côté précieux parfois agaçant, qui plus est se trouve mêlé à des références culturelles parfaitement snobs et déplacées (voir la musique classique qui berce immanquablement chaque histoire, Ballard dans les années 60 semble être totalement passé à côté du phénomène pop).

    On finirait même par se demander si l'auteur n'est pas finalement un moraliste qui, sous couvert d'outrages et de formules choc, ne dépeindra certaines turpitudes par la suite (dans Crash ou La foire aux atrocités, ces deux masterpieces) que pour mieux les dénoncer et s'enfoncer dans un conservatisme et une morale "d'un autre âge"... s'il n'était pas aussi l'un des plus puissants et certainement, ultimes, visionnaires de notre époque.

  • Le livre d'histoire : TU TE SOUVIENS DE 68 ?

    Quarante ans déjà ! Quarante ans que des revendications estudiantines à Nanterre pour visiter les filles dans leurs chambres furent le préludes à trois mois de contestation sur fond de barricades qui firent vaciller le pouvoir gaulliste. L'auteur de ces lignes avait à l'époque le même âge que Bernadette Costa-Prades, qui vient de publier ce livre d'histoire de la France contemporaine :  TU TE SOUVIENS DE 68 ? , mais il ne connut que l'ambiance étriquée d'un CES de province où la seule velléité de révolte fut de refuser de retourner en cours après la pause de midi, et ce, la veille de la fermeture de l'établissement pour cause de grève des professeurs.

    Mai 68, Héritage impossible.jpg  L'album présenté ici tranche sur beaucoup d'autres livres et  témoignages sur ces "mois des enragés" comme Mai 68 : l’héritage impossible, de Jean-Pierre Le Goff : L'auteur y explore pourquoi l'héritage de Mai 68 reste aujourd'hui impossible à assumer pleinement. Il examine les effets souterrains considérables de Mai 68 dans la France contemporaine et propose une histoire globale de la flambée et de l'implosion du gauchisme français.  Jean-Pierre Le Goff vise à faire partager sa conviction que pour dépasser l'individualisme irresponsable qui nourrit l'air du temps et retrouver les voies d'une passion démocratique, il importe d'assumer enfin de façon critique l'héritage de Mai 68

    De son côté   TU TE SOUVIENS DE 68 ?   comporte un cahier photo impressionnant composé de clichés peu ou pas vus jusqu'à maintenant. Les souvenirs de quelques témoins, pas les mêmes non plus qu'à l'accoutumée, et aussi et surtout la suite de mai, c'est à dire les années ayant immédiatement suivi cette bombinette qui transforma tout de même la société, tout au moins en ce qui concerne la libération des moeurs. Que sont devenues les "vedettes" de 68 ? Députés ou sénateurs, bushistes et pro guerre en Irak pour certains. D'autres, s'ils ont perdu leurs illusions, ont conservé une part de leurs convictions. Pères mères et souvent grands-parents, retrouvez les adolescents et jeunes adultes qui crurent que des slogans (certains très inventifs, d'ailleurs) pouvaient changer le monde. Souvenirs, souvenirs !

      TU TE SOUVIENS DE 68 ? une histoire intime et affectueuse  de Bernadette Costa-Prades  Albin Michel  143 pages  19,90 €

  • Avis sur : Dernier amour avant liquidation de Pierre Ahnne

    Dernier amour avant liquidation de Pierre Ahnne.jpg Cinquième roman de Pierre Ahnne, écrivain dont on ignorait à peu près tout jusqu'ici, Dernier amour avant liquidation est une bonne surprise, qui a le mérite de ne pas se laisser piéger par les travers habituels du roman psychologique à la française. L'histoire tient en une phrase, avec laquelle l'auteur s'amuse tout au long du roman : « un homme décide de se suicider. Il part sur les côtes normandes pour se jeter dans la mer. »

    La balade de la mer sucrée

    A partir de cette ligne assez mince, Ahnne traîne son personnage désabusé avec une belle élégance mélancolique de bord de mer, un air (marin) de lassitude existentielle et une énergie qui, bien que tout à fait improbable, permet au roman de tenir la distance. Là où d'autres (on n'ose imaginer ce qu'une Anna Gavalda ou un Marc Lévy auraient pu broder sur le même thème) en auraient fait des tonnes et sombré tête la première dans le pathos, Ahnne est suffisamment malin pour ne pas ancrer son narrateur dans une vie bien définie : on ne saura pas ce qui l'a amené vers l'idée de mettre fin à ses jours, on ne saura pas qui il est, ce qu'il fait, ce qui pourrait vraiment le faire changer d'avis.

    L'homme loue une chambre d'hôtel et promène sa carcasse condamnée dans le décor propice d'une station balnéaire, histoire de mettre quelques jours d'errance et de petit confort entre sa mort et lui. Ce qui peut paraître comme une bonne idée (se laisser glisser lentement vers la mort plutôt que de se suicider à la va vite) va s'avérer une stratégie risquée. La vie est comme la chienlit : elle s'infiltre partout. L'homme, tandis qu'il avale un plateau de fruits de mer, fait la connaissance d'une femme (rousse, donc) qui pourrait bien avoir les mêmes intentions que lui. Ils causent, ils baisent dans la belle maison de vacances de celle-ci et voilà que la vie repart malgré elle, mais rendue cette fois au hasard et à la déraison.

     

    Coquillage on est mal

    Les personnages d'Ahnne sonnent comme des coquillages de bord de plage. Leur chair est translucide et maigre mais ils dégagent une petite musique humaine lorsqu'on les place contre l'oreille. L'homme et la femme se cramponnent l'un à l'autre. Elle ne va pas bien, est mariée, a une fille adolescente. On apprend qu'elle est professeur et qu'elle est régulièrement « mise en congés » par sa hiérarchie, ce qui est assez inquiétant. Ils font des aller-retour entre la maison et l'hôtel, le restaurant et le front de mer. Le narrateur se pose quelques questions qui ne sont pas ce qu'il y a de plus réussi dans le livre, puisque rien ne peut être vrai ici (encore moins quand le mari débarque). L'analyse psychologique ne fonctionne pas : c'est à la fois la faiblesse et la force du livre. Les personnages sont toc et produisent ainsi de l'étrange, une sorte de comique de situation permanent et un effet absurde qui ne sont pas sans rappeler (la langue en moins) les premiers romans de Régis Jauffret Histoire d'Amour, Clémence Picot,...). Ahnne fonce alors vers une fin presque épique à l'échelle de ce roman vignette tout à fait convaincante. L'auteur s'emmêle techniquement dans les déplacements et le passage des jours (le plan séquence ne rend pas justice à ce qui se passe) mais réussit quelques belles scènes de drame sentimental : un gigot d'agneau saignant qui vole à travers la pièce, une noyade bidon bien embarquée, le Grand Amour, un gynécologue mari complaisant,....

    Au final, ce Dernier amour avant liquidation laisse la belle impression de glisser sur nous avec beaucoup de délicatesse et de précision, déposant une trace cafardeuse, sentimentale et fantaisiste qui ne s'effacera pas si facilement. En refusant de suivre et de clôturer les pistes romanesques qu'il a ouvertes, Ahnne réussit son pari de décrire une dérive et une vie d'homme comme si elles avaient un sens. Le roman laisse sur sa fin et pas sur sa faim. C'est tout à son honneur d'oser nous laisser ainsi sur le flanc, en plan et le nez en l'air.

     

  • Retour sur des Stratégies éditoriales à l'heure du livre électronique

    Le succès de la lecture sur téléphone mobile en Asie et le double lancement du Sony Reader et du Kindle d’Amazon (on annonce 200 000 exemplaires vendus outre-Atlantique pour chacun de ces modèles) ont réanimé les passions pour ce "livre à venir" qu'est l'ebook ou livre électronique.

    Des formats

    Ce dont il s’agit aujourd’hui, c’est de rendre les formats interopérables, c’est-à-dire entièrement fonctionnels et optimisés, peu importe l’outil de lecture utilisé. Pour répondre à cela, le standard EAD-DTD (description archivistique encodée) doit rendre les documents électroniques aussi malléables que possible à l’épreuve du support. L’adaptabilité du contenu au matériel est donc une priorité pour la profession.

    De son côté, Denis de Coster relatait les progrès de confort de lecture, grâce au format PDF, notamment pour les personnes déficientes visuelles (expérience relayée et confortée par une responsable de la Bibliothèque numérique pour le handicap présente dans la salle). Or, on constate des inconvénients de lourdeur du format (en partie résolus par le format ePub et par la version "PDA" du PDF d'Adobe), ainsi que son manque d’adaptation aux technologies intuitives : les formats de type iPod ou MobiPocket sont plus avancés sur ce point .

    A la source

    M. Cerisier a évoqué le work in progress de l’offre éditoriale numérique et de la progressive structuration du marché, à travers le groupe de réflexion sur le livre électronique et l’interopérabilité mis en place au sein du CNL. L’enjeu pour l’éditeur est la maîtrise des fichiers-sources : composés dans des logiciels de PAO courants comme XPress de la société Quark ou plus récemment InDesign d’Adobe, la conversion est loin d’être rendue possible d’un seul clic ! Autre paramètre non négligeable : l’archivage de ces sources. En effet, il s’agirait de faire un véritable "récolement" des fichiers définitifs "bons-à-tirer" qui sont à la fois chez l’imprimeur et chez l’éditeur, mais trop souvent disséminés. La mise en place d’un processus de stabilisation des sources textes pour une meilleure conversion dynamique est ainsi rendue indispensable. Concernant les droits d’auteur, le principe est aujourd’hui entièrement acquis pour l’ebook ; ce qui s’avère plus délicat, c’est l’ensemble des négociations nécessaires pour l’acquisition des droits antérieurs (ici, les ouvrages de fonds). Celles-ci se révèlent d’autant plus délicates que la date de publication au catalogue papier est ancienne. A. Cerisier a insisté sur l’importance de l’univers des "grands lecteurs technophiles" : c’est dans la BD que ça bouge le plus, les planches étant rendues interactives et accompagnées de séquences animées sous Flash, mais selon lui "nous n’en sommes qu’à du Gutenberg dégradé , il y a beaucoup à faire".

    Convergences professionnelles

    La démarche de Gallica 2 et sa logique de développement des corpus plein texte et le développement d’un moteur de recherche consubstantiel (et dont on connaît les logiques de classement et d’indexation, contrairement à GoogleBooks), mais aussi pour l’exemplarité du respect de la chaîne du livre (le refus de l’"opt-out", c’est-à-dire un travail sur les droits en amont). Patrick Gambache estime que Gallica 2 a permis de focaliser l’attention de tous les éditeurs et de créer un "moment de réflexion interprofessionnel".

    Modèles économiques du livre

    Enfin, les modèles économiques ne sont pas en reste, deux formules étant à l’ordre du jour : un "package forfaitaire" comme on en trouve pour les bouquets de presse numérique, ou bien une "logique papier", où le prix est défini en partenariat avec les éditeurs en fonction du nombre de lecteurs. Cette dernière correspond à la politique d’acquisition la plus souple et la plus libre. Ainsi, le prix du livre sera fixé par l’usage : ce modèle reste à expérimenter.

    Un trouble ?

    Le paradoxe est donc le suivant : alors qu’un "buzz" médiatique (on aurait parlé de "rumeurs", "le plus vieux média du monde", avec Jean-Noël Kapferer il y a une quinzaine d’années) se développe autour de nouveaux outils technologiques de lecture, il s’opère une translation rapide vers la technologie d’un appareil multi-usages incarné par le téléphone mobile. Ainsi, les éditeurs ont peut-être à redouter que la lecture numérique se passe de liseuses pour se déployer immédiatement sur iPhone (dispositif macro-technique par excellence !)et ses analogues tactiles. L’évolution technologique reporte sans cesse l’avènement ponctué d’un modèle de liseuse définitif. Et le mot de la fin de nous laisser dans un doute serein : "il faut se laisser le temps de structurer le marché", "c’est un terrain d’expérimentation"

     

  • Repère : les Traditions de pensée dans l'ethnologie

    Ce qu’on appelait jadis l’histoire des idées doit également être revisité, pour bien faire ce retour critique sur l’histoire de la discipline.

    Comment la pensée se diffuse-t-elle dans telle communauté de savants, en particulier en ethnologie ?

    Il faut d’abord tenir compte de l’effet de « génération intellectuelle », cette « classe d’âge dont les membres proviennent d’une matrice homogène » (notion définie par Sirinelli, 1994), mais aussi comprendre comment les idées et les pratiques se transmettent d’une génération intellectuelle à l’autre… S’il existe en effet des maîtres à penser ou des « modèles » qui ont influencé des groupes d’élèves, il y a eu par ailleurs des « transfuges », venus d’autres horizons, qui amenèrent des idées neuves.

    En outre, au-delà des rapports interindividuels, il faut tenir compte d’effets de pensée collective qu’on désigne sous le terme de « traditions de pensée », terme entendu dans son acception la plus large et pas seulement académique, c’est-à-dire à comprendre comme tout ensemble formel de théories explicatives se diffusant dans des groupes d’individus, soit oralement soit par le biais d’un média…
    En effet, on ne peut se résoudre à relever uniquement les transferts d’idées entre les différentes sphères du monde savant – par exemple, proximité avec la philosophie dont Marc Abélès (2006) remarque l’impact dans toute théorie anthropologique : il faut aussi tenir compte des courants politiques (le socialisme de Rivet imprègne son diffusionnisme, dit Christine Laurière, 2006) mais aussi de traditions de pensée moins institutionnalisées mais tout aussi importantes : ainsi Wiktor Stoczkowski (1999) note-t-il l’importance du courant ésotérique (dans sa version « savante », et il faut citer ici l’influence centrale qu’eut René Guénon dans les générations des intellectuels des années 1930) chez de nombreux anthropologues – cela a été analysé par exemple dans le cas de Louis Dumont (Assayag, 1998) ou encore de Marcel Griaule (Ciarcia, 2003). Autre exemple moins connu : le folkloriste André Varagnac ira même jusqu’à élaborer, dans les années 1970, une théorie « paranormale » pour les premiers habitants de l’Europe, porteurs dune « archéocivilisation » et supposés dotés de pouvoirs psychiques aujourd’hui disparus (Meyran, 2005). Chez ce dernier, on trouve aussi des traces nettes d’une pensée écologique dont on retrouve des échos dans l’ethnologie de la France, jusqu’à aujourd’hui. Il apparaît donc nécessaire de se livrer à une enquête sur l’enchevêtrement des diverses formes de pensée, fussent-elles savantes et universitaires, ou souterraines, « sauvages » et apocryphes.